Mar 212014
 

Documentaire analysant une sociologie des villes du temps des « Maîtres de Forges », ces propriétaires patrons puissants et qui ont façonné villes, sociétés civiles et familiales pour leurs projets industriels lucratifs.

Où certains voient un modèle social parternaliste, d’autres rappellent que l’objectif était purement capitaliste : conserver une main d’oeuvre en grande quantité, à proximité et payé pas trop cher.

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Certains extraits me rappellent fortement l’analyse de Frédéric Lordon sur l’objectif du néo-libéralisme, dans son livre de 2010.
On pourra d’ailleurs écouter un interview de F. Lordon ici : http://www.youtube.com/watch?v=GY8TH9ceyI0

Les « Maîtres de Forge » selon Wikipedia :

propriétaire[s] et dirigeant[s] d’établissement[s] métallurgique[s] de production de fer, de fonte ou d’acier

Le documentaire « Les hommes du fer » – 1. La crainte et le respect – ARTE F – 2011 :
http://www.arte.tv/guide/fr/044990-001/les-hommes-du-fer?autoplay=1

Quelques extraits que j’ai apprécié :

24’50

A la fin du XIXème siècle, des grèves très dures éclatent en Allemagne et en France. Partout en Europe, les idées socialistes font leur chemin parmi les ouvriers. Les syndicats, autorisés depuis peu, réclament des augmentations de salaires, l’amélioration des conditions de travail et l’abolition du système des amendes que le patronat inflige aux ouvriers pour tout manquement au règlement.
En réponse à ces revendications, les maîtres de forge poursuivent les militants socialistes et n’hésitent pas à briser les grèves avec l’aide de la troupe.
[…]

Ernst Schimdt (fils de mineur et écrivain) – 25’30 : « […] »

Note du patron Krupp à ses Directeurs – 26’00 :

Messieurs, j’ai appris l’engagement des sociaux-démocrates dans l’entreprise, ce que je trouve inouï.
Après le temps de l’ouvrier dorloté pour exécuter son travail, l’abondance produit maintenant un esprit destructeur qui veut ruiner ce qui s’est construit.
Je ne veux plus voir ces chiens dans l’usine. Dans 3 semaines, plus un seul ne doit être chez nous, peu importe son poste ou son habilité. Ils doivent être licenciés. Un par un, à des moments alternés, en présence de la police.
Ils doivent quitter les logements, même s’ils restent vide.
Je veux la voie libre, seuls les fidèles resteront.

26’52 – Charles Gaugne (Ajusteur chez Schneider et syndicaliste CGT) :

Après les grèves, 2000 licenciements par jour en 1900.
[… Ré-embauches mais filtre à l’entrée …]

30’20 :

[…]
Retenir cette main d’oeuvre volatile devient l’obsession des maîtres de forge. L’un d’eux écrit : voilà plus de 15 ans que j’ai émis l’idée de faire venir des chinois. Je n’hésiterais pas à faire affréter un navier pour en ramener. Quand bien même il faudrait créer un atelier spécial de fabrication de cerceuils pour leur retour là-bas.

30’45 – Francis Mer (Ex-président du groupe sidérurgique Usinor) :

Il fallait regrouper physiquement toutes les compétences dont on avait besoin pour assurer un projet.
Ce qui veut dire qu’il fallait s’occuper […] du berceau à la tombe d’une population.
Ca a été le cas des sidérurgistes qui ont marqué l’urbanisme notamment en Lorraine de manière durable, parce que ça se voit encore. Parce que c’était une des conditions leur permettant d’attirer du monde, parce qu’ils avaient besoin de beaucoup de bras. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Et 2èmement de s’assurer que ce monde reste disponible de génération en génération au profit (au service) du projet industriel.

32’58 – au tableau de ce qui ressemble à un cour d’école en plein air :

Nous sommes reconnaissants à nos bienfaiteurs

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35’42 :

L’expansion industrielle est si rapide que les municipalités ont du mal à faire face aux dépences d’équipement. Les maîtres de forge payent, et en échange, placent leurs hommes aux postes clés de la ville.
Le barons du fer achètent tous les terrains disponibles et construisent dans un 1er temps de grands dortoirs pour loger leurs ouvriers.
Pour tous ceux dont le savoir faire est indispensable au bon fonctionnement de l’usine, le patronnat décide de bâtir des maisons. Dorénavant, les mineurs de fer, les ouvriers, les contre-maître et les ingénieurs auront chacun leur quartier.
Mais les manoeuvres, les plus nombreux et les moins qualifiés n’ont droit à rien. Ils habitent dans des barraques ou des bidons-ville.
C’est ainsi que l’organisation hiérarchique de l’usine détaignait sur la ville.

36’40 – Divers paroles :

Toutes les maisons qui se sont faites au creusot : maison double encadré par 2 potagers.
Pas de HLM avant 1960.

L’ouvrier qui a sa petite maison, son jardin, est moins revendicatif. Il n’a pas tendance à aller au café ou à aller s’occuper de choses dont le patron ne tenait pas du tout : le syndicalisme, le mouvement ouvrier.

Règlement de la cité ouvrière, article 4 : dans le cas où, pour une cause quelconque, un ouvrier cessera le travail dans l’entreprise, il cessera d’avoir le droit d’occuper son logement au jour même de la cessation du travail. Il devra évacuer les lieux corps et bien dans les 8 jours. Il ne sera payé qu’après avoir rendu son logement.

Il y avait tout un système d’agents [« de mouchards »] qui allaient dans les cafés, dans les réunions, dans les spectacles, qui écoutaient ce que disaient les ouvriers et il y avait des rapports. Quand on allait pas dans le courant ordinaire, c’était le grand bain

38:30 :

Les ouvriers récalcitrants sont licenciés, les plus méritants décorés de la médaille du travail.
Du berceau à la tombe, en passant par l’école ménagère destinée à préparer les jeunes filles à devenir des épouses modèles, le contrôle des maîtres de forge sur la ville est total.
L’usine est une grande famille, unie autour du patron, un père tout puissant dont la figure orne les églises.

39’30 :

C’était ue mégapole. Là ou j’ai travaillé, l’usine s’est introduite comme les bras d’une pieuvre à l’intérieur de la zone résidentielle en y installant des unité autonomes. Au final, ça ressemblait à une ville industrielle. Les habitants étaient composés uniquement de gens qui étaient là pour l’usine. Les structures familiales s’ajustaient à ces contraintes et devenaient moins mobiles. Elles étaient prisonnières de l’usine et le restaient pendant plusieurs générations. Une vie, à vrai dire, où l’homme n’a aucune liberté. Malgré tout, comme c’était parfois le cas avec les esclaves, il y avait identification, parfois même sur-identification, avec celui qui propose du travail.


Présentation du documentaire (sur le site d’Arte) :

1. La crainte et le respect
Des maîtres de forge aux licenciements massifs des années 1980, en France et en Allemagne, cent cinquante ans d’une épopée sidérurgique qui a symbolisé l’apogée et la mort de l’emploi ouvrier. Ce documentaire en deux parties raconte aussi combien les profits et les risques furent inégalement partagés.
Si dur et dangereux que soit le travail dans les forges, des familles entières vont prendre le chemin de l’usine. Elles feront de la sidérurgie la première des industries à l’aube du XXe siècle. Longtemps associés à la fabrication d’armes, les barons du fer vont régner en maîtres sur d’immenses complexes où ils gèrent la vie quotidienne de leurs salariés, du berceau jusqu’à la tombe. Le paternalisme va peu à peu attacher des générations d’employés à leurs ateliers et aux destins de leurs propriétaires, permettant à ces derniers de traverser guerres et crises en renforçant un peu plus leurs profits et leur puissance – Alfred Krupp y compris qui, condamné à Nuremberg et profitant six ans après d’une libération anticipée, rebâtit sa fortune en quelques années.

Du milieu du XIXe siècle à la fin des années 1980, la sidérurgie franco-allemande a régné sur l’Europe, et ses immenses complexes ont symbolisé la puissance de l’ère industrielle. Ce documentaire raconte son histoire par la voix de ceux qui en ont été les acteurs : salariés d’une part (manœuvres, ouvriers spécialisés, techniciens, ingénieurs), patrons de l’autre, dans les quatre grandes entreprises familiales de la Ruhr (Krupp, Thyssen), du Creusot (Schneider) et de la Lorraine (de Wendel). Ses images souvent spectaculaires (archives et tournages contemporains, notamment en Inde, devenue désormais l’un des leaders mondiaux de l’acier) montrent comment le fer et le feu ont créé une culture à part entière. Mais elles racontent aussi, des premiers « maîtres de forge » aux licenciements massifs qui accompagnent le déclin de la sidérurgie européenne, combien les profits et les risques y furent inégalement partagés.

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